15/04/2010

(introduction) (suite)

0.2.2 Comparatisme linguistique / Interlinguistique

 

Seul le comparatisme peut nous aider à approcher de manière objective le concept de langue et de voir si le wallon est une langue ou non.

 

Ainsi, en matière de linguistique contrastive, on peut sérieusement se demander si les différences entre le néerlandais et l'allemand, l' italien et le français, l' espagnol et le portugais, le danois et le norvégien, ..., sont plus importantes que celles entre le wallon et le français.  Selon Guy Jucquois, professeur d’anthropologie à l' U.C.L., « le dialecte (sic) wallon est beaucoup plus éloigné de la langue française que ne l' est la langue macédonienne, si du moins on admet son existence comme telle, de la langue bulgare . » (In: Introduction à la linguistique différentielle, TI, 1976, p.53) Enfin, c’est une erreur de dire que le wallon est au français ce que le flamand est au néerlandais .

 

Comme probablement la plupart des langues du monde[1], le wallon se compose donc de dialectes. Pris ensemble, ils se distinguent des langues avoisinantes et de leurs dialectes respectifs. La question est dès lors de savoir combien de différences il existe au niveau syntaxique, le point le plus important dans une étude comparative, entre le wallon et le français, le néerlandais, l' allemand et le luxembourgeois ?

 

 

0.2.3 Langue : définition(s)

 

Définition du mot langue: une approche minimale

 

Avant d' envisager cette question, il est essentiel de définir le terme « langue » . Ses acceptions, nombreuses,  contiennent des éléments externes qui relèvent de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, ..., et/ou internes, purement linguistiques (phonologiques morphologiques, syntaxiques et sémantiques ).

 

Considérons quelques-unes de ces définitions :

- (Larousse) « Ensemble des unités du langage parlé ou écrit propre à une communauté: la langue anglaise . »

- (Booij, G.E., Lexicon van de taalwetenschap,1979, p.124)

« Bij De Saussure : het taalsysteem zoals dat het gemeenschappelijk bezit is van een taalgemeenschap en daardoor bij elk lid van die gemeenschap tot uitdrukking komt .

Bij Chomsky. meer een individueel psychisch gegeven : het is een generatief regelsysteem en niet zozeer een inventaris van taalelementen . »

- (Van den Toorn, M.C., Nederlandse taalkunde, 1975, p.11)

« Onder taal kunnen we verstaan: een samenhangend geheel van middelen die in de vorm van vrijwillige voortgebrachte geluiden de mens dienen om zich te verstaan met een medemens

 (eventueel met een dier) . Daarbij onderscheiden we twee kanten aan taal: een waarneembare kant, de hoorbare (door de menselijke spraakorganen voortgebracht), ... en een niet- waarneembare kant, de betekenis van taa1uitingen . »

- (Marina Yaguello, Alice au pays du langage, Seuil, 1981, p.40)

« Toutes les langues possèdent une double articulation en unités de sens (mots ou  morphèmes) et en unités phoniques (voyelles et consonnes).Toutes constituent des systèmes dont les unités se définissent par rapport à l’ensemble du système organisé par sa structure. (…) Toutes sont structurées à trois niveaux : celui du son, celui de l’agencement grammatical, celui du sens. »

 

Le Larousse et De Saussure font émerger les caractéristiques sociales et linguistiques de la langue ; Chomsky utilise le terme de psychologie pour définir la langue tandis que Van den Toorn introduit une explication biologique et mentionne l’aspect social de la communication. Enfin, Yaguello y parle en terme d’universaux..

 

Remarquez chaque fois qu' aucune de ces définitions n' est complète. En sont exclues les langues créées artificiellement comme l’esperanto, l' ido et le volapük qui ne sont pas uti1isées par une communauté . Même la définition donnée par Yaguello ne précise pas sur quels points les structures d’une langue se distinguent d’une autre .

 

Seule la linguistique, débarrassée de l’apport des autres domaines des sciences de l’homme,  peut nous permettre d’obtenir une définition précise et générale car elle se borne à  « fournir du langage une description qui tend à mettre en évidence des propriétés irréductibles aux autres manifestations du comportement humain . » (Richelle, 1976, 119)

 

Autrement dit, les éléments linguistiques semblent suffire pour définir le mot  « langue » . Une langue sera un ensemble de phonèmes, de morphèmes et de syntagmes, distinct d'un autre ensemble du même type, d' une autre langue . Mais combien faut-il de différences pour caractériser 2 langues ? Cette question est notamment étudiée par la lexicostatistique chère à Swadesh . On sait donc que la comparaison des vocabulaires communs à 2 parlers contemporains permet de mesurer leur proximité . Selon lui, « on pourrait estimer qu'avec entre 100 et 81 % de vocabulaire apparenté (« cognats »), on aurait affaire à 2 parlers d' une même 1angue; 80 à 30 % de « cognats » révèleraient l' appartenance de 2 langues à une même famille; entre 30 et 12 % à une même « souche » ou « stock » linguistique; une proportion moindre permettrait de déceler une communauté de « phyllum »: 12 à 4 % de « microphyllum »,  4 à 1 % de « mésophyllum», et moins de 1 % de « macrophyllum » ... » (Breton, 1976, 9).

 

Swadesh traite uniquement de la différenciation sémantique . Il faut toutefois aussi traiter la syntaxe, le niveau le plus significatif pour l'étude comparative. Viennent ensuite la morphologie qui porte uniquement sur les mots et la phonologie sur la langue orale (l'orthographe, la transcription des phonèmes, porte sur la langue écrite ). Ajoutons qu' il semble impossible scientifiquement de déterminer avec précision à partir de combien de différences on peut parler d' une langue, si ce n'est de manière arbitraire (voir l' exemple de Swadesh) .

 

Diverses études ont jusqu’à présent tenté de dénombrer le nombre de « langues » dans le monde.  Chaque fois, les chercheurs butaient sur la définition des mots « langue » et « dialecte ».

Exemple : “Les linguistes français et américains ont identifié quelque 2796 idiomes en usage dans le monde, à l' exclusion des dialectes mineurs (sic) . Bien que l' on discute encore de ce qui constitue exactement une langue, on peut, sans risque d' erreur, admettre qu' il en existe au total près de 3000, dont 149 sont parlées par 1.000.000 de personnes ou davantage.” (Anderson, 1975)

N.d.l.r.: Le wallon pourrait alors bien se trouver parmi ces 149 langues mais quels critères utilise-t-on pour déterminer un locuteur ?

 

 

0.2.4 Langue, dialecte, parler et « patois »

 

Généralités

 

Comme dans d’autres domaines scientifiques, il semble qu’il faille raisonner en terme comparatiste.  Une langue serait alors « un moyen de communication au moins oral d' idées et de concepts, qu'un groupe de gens a créé et sur lequel s' accorde une communauté , qui se distingue suffisamment d' une autre langue, c-à-d. un autre moyen de communication ayant le même but » (R. Viroux).  Un dialecte sera considéré comme une variété de la « langue ».

 

Le terme « patois », quant à lui, s’oppose au terme scientifique « parler » :

 

« Patois: terme péjoratif français pour désigner les-langues-qui-ne-peuvent-être-des-langues-puisque-la-langue-c'-est-le-français . Les linguistes ne connaissent que langues et dialectes . » (Larzac,1972,201) Un parler sera une variété locale d’un dialecte.

 

 

Langue – dialecte – parler

 

Une langue est divisée en dialectes.

 

Pour le linguiste, il n'existe pas de dialectes sans langues. Mais cette définition relative des termes langue et dialecte n'a jamais pu s'imposer contre la définition du sens commun, essentiellement péjorative. (Calvet,1981,113)

 

Pour Charles Camproux, professeur à l' Université de Montpellier III, il n' existe point de critère précis et unique qui puisse permettre de cerner exactement la différence entre dialecte roman et langue romane, puisqu' une langue peut être déterminée à la fois par des critères proprement linguistiques mais aussi par des éléments d'ordre différent: facteurs historiques, politiques, culturels, littéraires . Il est indéniable, cependant, qu'il existe des langues romanes, chacune étant définie par un faisceau de caractères qui lui sont propres, mais, si l'on vou1ait s'en tenir à un strict point de vue linguistique, il n'existerait que des dialectes romans, diversement bien ou mal traités par des hommes qui les parlent ou les ont parlés . En termes strictement linguistiques, le dialecte est la variété d'une langue. (Camproux,1979,76)

 

 

Un dialecte est divisé en parlers.

Plusieurs linguistes ont des vues concordantes sur le sujet. Tout d’abord, Meillet va constater qu’à l'intérieur d'un groupe linguistique étendu, on constate, en général, que « certains parlers offrent des traits communs et que les sujets parlants de certaines régions ont le sentiment d'appartenir à un même sous-groupe; en pareil cas, on dit que ces parlers font partie d'un même dialecte ». (Meillet,113,1938) Philippe Wolff ensuite : « Scientifiquement, il n'y a pas de dialectes, il n'y a que des caractères dialectaux. ». (Wolff,1979,25)

Le terme « patois », chargé d' une connotation péjorative est impropre à une considération rationnelle des faits linguistiques . Ce n'est pas le cas du dialecte qui, selon Ph. Wolff,  est « un ensemble de parlers qui, sans être  identiques les uns aux autres, présentent des particularités  communes et un air général de ressemblance ». (Wolff,1979,26)  La différence semble ainsi définie entre le dialecte et le parler .

 

Langue – dialecte – « patois »

 

Il existe une confusion fréquente entre ces termes. Et le dernier n’est pas dénué d’une forme de racisme.

Il suffit de consulter le  « Lexique de la terminologie linguistique » de J. Marouzeau, où les  patois désignent « des parlers locaux employés par une population de civilisation inférieure à celle que représente la langue commune environnante d'où l' acception légèrement péjorative que prend le mot dans l' usage courant. » (Guiraud,1971)        

Heureusement, la linguistique moderne remettra les pendules à l’heure…mais le mal était fait. « Toute tentative de la part des spécialistes pour employer des termes comme patois, brogue, platt, bable, ... sans les définir préalablement, risque d'être vouée à l'échec car ce ne sont en fait que des désignations fort peu spécifiques que les non-spécialistes emploient avec une nuance de mépris pour parler d'une variété de langue qu'ils ne jugent pas socialement acceptable. »  « Des désignations comme dialectes, langue populaire, parler, argot, ou bien encore langue littéraire, savante, de culture, de civilisation, bon usage, langue commune, etc., sont elles aussi, fort peu spécifiques. ... » (Martinet,1969,134)

« On porte sur les variétés linguistiques des jugements de valeur qui sont en réalité uniquement motivés par l'apparition de ces variétés dans tel ou tel contexte extralinguistique, qu'il soit géographique ou social.  Il serait donc scientifiquement utile de pouvoir disposer d'une terminologie permettant de dissocier la varité linguistique de son affectation fonctionnelle et des jugements de valeur qui sont attachés à celle-ci. » (Garmadi,1981, 28-29)

 

 

L’appellation « langue régionale » : une marginalisation

Proche de l' analyse faite par Ph. Wolff (1970,100) : « La tendance primitive de l' homme est sans doute d' estimer qu'il n' existe qu'une vraie langue: la sienne » , la position généralement admise dans le monde  francophone vis-à-vis du breton de l'occitan, du basque, du catalan,... est la suivante :

« Autrefois, on disait les patois: ce français était alors une  langue impériale, triomphante, quasi universelle, et normalisée  jusque dans ses caprices . Dès lors, on a dit: langues régionale ce qui était une manière à la fois de les reconnaître et de les marginaliser . » (In: Langues dominantes, langues dominées, 1982). 

 

 

Le wallon : une langue polynomique

 

Le wallon, composé de dialectes, correspond au concept proposé au Congrès des romanistes d'Aix-en-Provence  en 1983: une « langue dont l'unité est abstraite et résulte d'un mouvement dialectique et non de l'ossification d'une norme unique, et dont l'existence est fondée sur la décision massive de ceux qui la parlent de lui donner un nom particulier et de la déclarer autonome des autres langues reconnues. » (in: Europa Ethnica, 1/90, 45)

 

En résumé, les différences entre les langues seront principalement d'ordre syntaxique, celles entre les dialectes d' ordre morphologique et celles entre les parlers d'ordre phonologique .

 

langues

différences plutôt syntaxiques

dialectes

différences plutôt morphologiques

parlers

différences plutôt phonologiques

 

A présent, nous pouvons dresser un tableau hiérarchique des ensembles linguistiques .

 

 

GROUPE DE LANGUES

LANGUES

DIALECTES

PARLERS

 

 

 

Pour déterminer comparativement les langues, il faudra tenir compte de la dimension temporelle dont dépendent les éléments linguistiques . L'étude comparative peut être diachronique ou synchronique . Dans le premier cas, c'est le caractère dynamique, évolutif des langues qui est étudié, dans le deuxième, l'étude concerne un certain moment dans le temps, on tente le plus possible d'approcher les langues de manière statique .



[1] Par exemple, le français est composé des dialectes dits d'oïl, d'Acadie, du Québec, de Suisse, ..., et de Belgique (ce dernier est trop souvent confondu avec le wallon), l'anglais de l'American English, de l'Australian English, ...

 

21:58 Écrit par justitia & veritas dans education | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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