15/04/2010

(Introduction) (suite)

 

0.2.5 Le wallon, langue romane

 

L’enjeu de considérer le wallon comme une langue

 

Répondre positivement à une telle question déclenche immédiatement une série d'autres questions embarrassantes : cette langue est-elle reconnue, enseignée, défendue, illustrée, et comment ? Le linguiste imprudent aurait alors maille à partir avec la classe politique qui, depuis 1830, a misé sur une Belgique francophone.

Répondre négativement n'est pas plus commode. C'est pourtant la position de la plupart des linguistes paradoxalement chargés d'étudier les richesses linguistiques et accusés de justifier la politique d'assimilation qui fera disparaître ces richesses.

Car qualifier un parler (et un écrit) de dialecte, c'est l'assassiner. Les dialectes sont autant méprisés par les puristes bruxellois que par leurs confrères parisiens (mais l'argot - qui n'est à tout prendre que le dialecte parisien moderne - a droit de cité dans tous les média... L'Histoire repasse le plat.) Ce dénigrement des dialectes, issu de l'obsession égalitaire des jacobins, s'est maintenant répandu dans la population, même « dialectisante ».

Pour beaucoup de Wallons, pourtant, le wallon est bien une langue. Qui n'est pas seulement parlée (par la plupart des Wallons, à côté du français) mais enseignée, chantée, éditée. Théâtre et poésie l'ont illustrée jusqu'à nos jours. Seulement, elle n'a pas eu la chance d'être une langue d'Etat et d'Eglise. Les langues sont des dialectes qui ont réussi. Ainsi le dialecte de l'Ile-de-France, le castillan ou le Hochdeutsch. Une étape importante de la fixation des langues européennes date souvent de la décision de traduire la Bible en langue vulgaire, c'est-à-dire comprise de tous. Le néerlandais moderne dont la traduction de la Statenbijbel (1626-1635) fut ainsi réclamée et payée par les Etats-Généraux de Hollande : c'est le pouvoir politique qui a doté son peuple d'une langue codifiée. Notons que les Flamands ont largement été associés à l'élaboration de cette langue. Les trente linguistes ayant participé à la traduction de la Bible venaient de toutes les provinces néerlandophones dont un de la Flandre actuellement française.

Le wallon a-t-il laissé passer sa chance ? Quels sont les arguments du wallon comme langue ?

Bien sûr, le wallon se distingue fortement du néerlandais, à qui il a pourtant abondamment emprunté, mais se distingue-t-il suffisamment du français ?

Il s'en distingue du point de vue phonétique : le détail en serait fastidieux. A titre d’exemple, le wallon possède 42 sons différents et le français 37, dont 2 que le wallon n'a pas. Il s'en distingue par le vocabulaire dont une bonne partie est incompréhensible au francophone. Par l'orthographe fixée en 1900 par le philologue Jules Feller pour toutes les variétés de wallon. Par la syntaxe, la morphologie et la sémantique, les différences avec le français valent bien les différences entre le néerlandais et l'allemand.

Et, ce qui n'est guère quantifiable, le wallon a un génie propre forgé par les siècles. La question essentielle est donc celle-ci : faut-il sacrifier ce génie ou le laisser s'exprimer ? L'écrivain wallon Robert Arcq pose aussi ces questions essentielles: « Etait-ce nécessaire que, pour imposer le français, on ait fait une guerre à mort à nos dialectes ? Fallait-il qu'on nous fasse oublier notre identité et notre culture ? Bien plus fallait-il qu'on nous en fasse honte comme d'une tare ? Dira-t-on jamais le tort qu'on a fait à notre race en la privant de son langage ? »

N'en déplaise à ses partisans, et malgré leurs efforts et leurs succès (dans l'enseignement et au théâtre notamment), le wallon n'a pas encore été consacré comme langue. N'ayant jamais bénéficié d'un pouvoir politique propre, la Wallonie n'a jamais pu jouer son rôle linguistique.

Les conditions changent-elles aujourd'hui ? La Wallonie utilisera-telle ce pouvoir, restreint mais réel, que lui accorde la constitution belge pour promouvoir le wallon au rang des langues romanes, au même titre que le catalan ou le romanche (autres langues sans Etat) ?

Il y a quelques années, lors de l'ouverture du Conseil Provincial de Liège, le gouverneur de la Province avait prononcé son allocution en wallon. Baroud d 'honneur ou signe annonciateur ?

 

Pour Joshua A. Fishman, sociolinguiste de l’Université de Stanford (USA), « s' il existe une grande ressemblance entre les langues - du point de vue phonologique, lexicologique grammatical, prouver leur autonomie peut devenir primordial, du moins de la part de la plus faible envers la plus solide .

Mais, si cette autonomie ne peut être démontrée, parce que la langue n'est qu'un dialecte, - une variété régionale - , celle-ci se trouve dans un état de subordination vis-à-vis de l'autre, et ceci peut aboutir à sa domination politique. »

« Un important moyen de stimuler 1’aspiration d’une langue à l'autonomie est la normalisation . L'existence de dictionnaires et de grammaires montre qu'une variété déterminée est considérée comme une vraie « langue ».  Ces dictionnaires et ces grammaires ne sont pas seulement des témoignages de l'autonomie, ils la développent, l'augmentent par l'introduction de nouveaux mots, par l'accent qu'ils mettent sur des alternatives phonologiques et grammaticales qui menacent l' autonomie en s' écartant des normes .

« On ne naît pas héros, on le devient »: cette maxime vaut aussi pour les langues historiquement apparentées .

Dans ce cas, il faut travailler de manière ardue à cette autonomie . Dans ce cas, il n'y a pas d’autonomie par l’Abstand, la distance mais plutôt par 1’Ausbau, par le travail donc, et souvent en vertu de l'approbation officielle ou par des décrets. » (Fishman, 1971,40)

La langue wallonne se caractérise par une morphologie et une syntaxe qui, si elles sont grandement en concordance avec celles des autres langues romanes, s'en distinguent assez souvent nettement. Parmi ces langues, le wallon paraît très proche du français.

 

Quel wallon veut-on alors comparer à quel français ?

 

Le wallon « le plus pur », c' est-à dire celui qui se différencie le plus nettement du français, et le français bâti selon les normes admises par la grammaire française.

En résumé, au stade actuel des recherches comparatives, il existe au moins 334 différences syntaxiques, 47 morphologiques, 36 phonologiques entre le wallon et le français, sans oublier 49 variantes sémantiques fondamentales.

Ces recherches seraient englobées dans une discipline appelée le « comparatisme linguistique ».

 

Le wallon est-il en définitive une langue ? Jusqu'à présent, il n'existe aucune échelle comparative des différences entre les langues . Aucun ne peut prétendre scientifiquement qu'un ensemble linguistique donné est une langue . L'aboutissement de ces recherches devrait apporter une norme différentielle (p.ex. à partir de 100 différences syntaxiques entre une langue donnée et toutes les langues apparentées) pour considérer tel ensemble comme une langue . Dans l'attente, il est admissible de démontrer a contrario que si le wallon n' est pas une langue, aucune langue dite officielle (comme le français, l' anglais, l' arabe, ...) ou autre ne l'est d' un point de vue strictement linguistique .

 

Comment procéder?

On comparera séparément la phonologie, la morphologie, la sémantique et enfin la syntaxe du wallon et du français, sans toutefois nier qu’il existe des phénomènes linguistiques communs à plusieurs de ces différentes disciplines (traités par la phonosyntaxe, la morphosémantique, …).[1]

 

Remarque

Dans cette étude, certaines abréviations seront fréquemment utilisées :

-         CW: centre-wallon  -    EW: est-wallon  -   SW : sud-wallon  -   OW: ouest-wallon

pour désigner chacun des quatre dialectes du wallon.

 

Le dernier chapitre est consacré aux orthographes française et wallonne, différentes en 12 points.



[1] « Le linguiste analyse la langue sous différents angles correspondant à différentes parties de sa discipline:

- phonétique: description physique et physiologique des sons des langues;

- phonologie: étude des faits phoniques linguistiquement pertinents, c'est-à-dire des phonèmes propres à chaque langue;

- morphologie: étude des monèmes et de la formation des mots;

- syntaxe: analyse des syntagmes ou groupements de mots dans la phrase et le discours;

- sémantique: analyse des significations ou relations entre choses ou notions signifiées et signes linguistiques; traits sémantiquement pertinents ou sèmes et groupes plus complexes ou sémantèmes;

- stylistique: étude des modes, élaborés et conscients ou non, personnels ou collectifs, originaux ou banaux, du discours et menant à apprécier sa richesse en connotations, ainsi que la valeur esthétique du message émis. » (Roland Breton, Géographie des langues, PUF 1976, p.6-7)

 

 

21:55 Écrit par justitia & veritas dans education | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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